Sarah Lessard, Canotière

Elle voyage, elle enseigne, elle s’entraine, mais surtout, elle rame. À l’approche de la trentaine, Sarah Lessard se classe parmi les meilleures de sa catégorie et attend fébrilement les courses qui parsèment ses saisons depuis quelques années déjà. Quand elle ne rame pas, elle transmet sa joie de vivre aux élèves à qui elle enseigne quotidiennement l’éducation physique : « J’ai le plus bel emploi du monde, estime-t-elle. Je peux donner ma passion tous les jours à plein de petits enfants. Je vends quelque chose que j’adore ». Quand elle n’enseigne pas, elle s’entraine pour ses courses et rêve de canot la nuit.

Plus jeune, Sarah Lessard a essayé plusieurs sports suivant souvent les traces de ses deux grands frères Éric et Jean-François. C’est surtout le baseball et le volleyball qui ont marqué une jeunesse passée aux Cèdres où elle habite encore aujourd’hui. Versée dans les sports pour le plaisir de s’amuser, elle rencontre bientôt la discipline pour laquelle elle va passer des heures sur l’eau ou s’entrainer au gymnase : le canot. En fait, c’est par le rabaska aux côtés de huit autres rameurs qu’elle donne ses premiers coups de rame, il y a une dizaine d’années : « Je me suis mise à ramer, à suivre le rythme, raconte la jeune enseignante. À la fin j’étais crevée, j’avais trouvé ça vraiment difficile ». Pourtant, elle est revenue. Et pas en touriste. Avec son frère Éric, elle s’est mise à courser, en Ontario et ailleurs lors de petites courses, avant de délaisser le rabaska pour le C2, un canot accueillant deux pagayeurs : « J’avais vraiment le goût de suivre mon frère, explique-t-elle. C’est avec le canot que je suis devenue plus sérieuse dans l’entrainement et à avoir des résultats. » Ces résultats sont venus vite et le nom Lessard s’est mis à résonner lors des plus importantes courses d’ici et des États-Unis. Au-delà des résultats, Sarah Lessard se classe tout en haut de la liste des meilleures canotières au Québec. Mais elle parle peu de classement et garde tous ses mots pour décrire la passion qui l’unit à son sport.

À l’écoute de son canot

Dans l’univers du canot et particulièrement dans le domaine de la compétition, il y a un monde très petit pour ceux qui en font partie, mais toujours trop grand pour ceux qui n’y connaissent rien. Résumé simplement, l’entrainement de Sarah Lessard se déroule à longueur d’année afin qu’elle puisse participer à des courses qui s’échelonnent du printemps à l’automne. Si elle n’est pas sur la rivière Saint-Charles à Salaberry-de-Valleyfield à monter et descendre plusieurs fois la seule rivière de la région qui ne gèle pas, elle sue dans l’une ou l’autre des salles du Centre Multisports, nage ou fait du ski de fond. Mais dès que le mercure indique 3 degrés Celsius sous zéro, elle part et repart s’entrainer avec son canot, sa rame et une bonne dose de courage sous le bras. Seule contre le froid, les éléments et l’eau. « Si tu ne t’entraines pas assez, ça va paraitre, affirme-t-elle. On est juste deux dans le canot! » Contrairement à d’autres régions du Québec, comme à Shawinigan, les canotiers ici ne sont pas légion. D’une course à l’autre, Sarah doit s’adapter souvent à un nouveau coéquipier. Son frère Éric a longtemps partagé sa vie de canotière et lui a enseigné nombre de technicités qui ont fait d’elle une compétitrice expérimentée, fière et déterminée : « Le canot se comprend au feeling, estime-t-elle. Tu le sens s’il glisse ou s’il ne glisse pas, c’est comme ceux qui ont l’oreille musicale. Dans ce sport-là, comme dans plein d’autres sports, tu dois être à l’écoute. »

Ramer 16 heures durant

Dans les prochaines semaines, Sarah Lessard participera en C2 à deux des plus importantes courses qui se tiennent en Amérique du Nord après s’être rendue, à la fin mai, à la General Clinton Canoe Regatta à Cooperstown (où elle a terminé 1re en mixte en 2013). Elle sera d’abord au AuSable River Canoe Marathon dans le Michigan à la fin juillet (un circuit de 200 km que les participants doivent compléter à l’intérieur de 19 heures) ainsi qu’à la Classique internationale de canots à La Tuque début septembre, qui se déroulera sur quatre jours, en plus de participer à nombre d’autres courses entre les deux. De toutes ces courses, Sarah parle avec passion de celle du Michigan : « C’est mieux que Noël, tout le monde parle de canot, raconte la jeune femme au sujet de cette course folle que 15 % des participants ne termineront pas. À 21 h, le 29 juillet prochain, le coup de départ retentira aux abords de la rivière Au Sable et toute la nuit durant, équipés d’un GPS, de lumières et d’une connaissance minimale de la rivière, les amateurs, professionnels, séniors, hommes, femmes, bref une centaine de personnes s’élanceront pour ramer entre 14 et 19 heures. Pour ce genre de course, comme pour toutes les longues distances qu’apprécie Sarah Lessard, il faut être préparé et un peu fou : « Je suis très organisée, spécifie-t-elle. Je planifie ma course et je la visualise beaucoup. Mais tu peux faire des plans jusqu’à F et le plan Z va arriver. Je sais d’avance que dans la course, à un moment donné, je vais être fatiguée, je vais avoir le goût de vendre tous mes canots et d’arrêter ça là. Et je sais que, quand je vais terminer, je vais me dire que plus jamais je ne referai le marathon et une semaine après, je vais être en train de regarder un partenaire pour l’an prochain. » Considérant que tout se passe dans le canot pendant la course et qu’en dehors des points de ravitaillement, il n’y a aucune halte routière avec salle de bains privée et séchoir à main, la complicité qui se développe avec son partenaire de parcours devient primordiale. Et le dépassement de soi prend alors tout son sens. Sarah Lessard raconte ses anecdotes de course où, malade après seulement deux heures, elle se demandait comment elle allait faire pour terminer. Et pourtant, elle a complété toutes les courses auxquelles elle a participé : « Nos limites, on pense qu’elles sont là, mais c’est fou comment on peut les dépasser, avoue-t-elle. Dans ce sport-là, les femmes sont capables autant que les hommes si ce n’est pas plus. Nous, on utilise notre énergie d’une façon différente qui fait que sur une course à long terme, on sera moins épuisées et capables de performer plus longtemps. Les courses où je performe le plus sont les courses très, très longues. Je dois faire quelque chose qui fait que je suis plus endurante. »

La vie après le canot

Manifestant le désir d’avoir des enfants dans un avenir pas trop lointain, Sarah Lessard entrevoit avec une certaine appréhension le jour où elle devra ranger ses canots. « C’est un mode de vie, assure-t-elle. Je me décris comme une canotière. Ça fait partie de mon identité. Ça fait partie de moi. Le jour où je vais arrêter d’en faire, je devrai trouver autre chose, car je vais perdre mon identité. » Se visualisant autant bonne mère que canotière, la jeune femme se voit faire du canot à 85 ans à l’image de participants croisés au fil de départ de certaines courses : « Mais j’aime plein de sports aussi. Ce sera de la course à pied, du volleyball, de la randonnée ou du ski de fond ». En attendant, la jeune athlète vit son moment présent et se concentre sur sa nouvelle saison. Tout y est, il ne manque peut-être que la présence d’un commanditaire de plus pour s’afficher aux côtés de la canotière : « Je les traite aux petits oignons, j’envoie des photos, des vidéos, je parle d’eux, quand tu les as, tu veux les garder. Si eux me donnent quelque chose, je dois aussi leur donner quelque chose. C’est un échange commun», résume-t-elle. À tous les mécènes et amoureux du sport d’élite, voici une jeune athlète déterminée, passionnée et performante qui rame le jour comme la nuit, que le lit soit de rivière ou de drap douillet.

Patrick Richard